Guillaume FARDE, Maître de conférences et Conseiller scientifique de la spécialité sécurité-défense à Sciences Po, Directeur, Direction du marketing et du développement de “Risk & Co”, évoque pour les voeux 2018 l’actualité régalienne et au-delà du moment, « la place de la sécurité privée dans le continuum”.

« L’utilité de sécurité privée, évolution majeure, radicale même, force l’Etat à la modestie. Ses seuls moyens ne sont plus suffisants pour garantir la pleine sécurité de nos concitoyens »

 

guillaume farde voeux SNES 2018

Je tenais avant toute chose à te remercier, cher Pascal, ainsi que les membres de ton conseil d’administration, pour votre invitation à parler, à l’occasion de ses vœux, de la place qu’occupe la sécurité privée sur le continuum sécurité-défense.

Le SNES que tu présides désormais, avait entamé, déjà sous la Présidence de Jean-Pierre, une réflexion sur la place de la sécurité privée au sein des forces qui concourent à la sécurité générale de la Nation. Votre syndicat m’a invité à plusieurs reprises à prendre part à vos travaux et c’est avec un plaisir, à chaque fois renouvelé, que je m’apprête à dire quelques mots de ce sujet ce soir.

Chacun connaît ici, la tradition étatiste de la France qui, contrairement à la Grande-Bretagne où la sécurité est à la fois un droit individuel et un bien marchand, confère à l’Etat le « monopole de la violence physique légitime ». Deux siècles durant, notre Etat a exercé seul ses prérogatives en matière de sécurité. D’ailleurs l’article XII de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’admet qu’une seule épithète ; la force qui garantissait les droits ne pouvait être, aux yeux de nos grands anciens, que « publique ».

Il s’est ainsi dessiné dans notre pays une série de cercles concentriques dont le cœur recèle les missions les plus sensibles et les plus internationales et dont la périphérie est composée des missions les moins sensibles et les plus locales. Ces missions sont socialement moins valorisées et concernent les gardes statiques, les inspections visuelles de bagages ou plus récemment la conduite de véhicules radars pour ne citer qu’elles.

De fait, alors même qu’ils sont les deux hémisphères d’un seul et même monde, les acteurs publics et privés de la sécurité ont été artificiellement séparés en deux mondes contraires où chacun a grandi dans la défiance de l’autre. Les agents de sécurité́ privée ont longtemps évolué en marge des agents publics. Ni militaires, ni policiers, ils ont longtemps été rattachés à une filière sous-valorisée et insuffisamment attractive.

Il était alors peu surprenant que la coproduction de sécurité ait été, à son origine, publique-publique. La loi du 15 novembre 2001 relative à la sécurité quotidienne a dessiné les premiers contours d’une coproduction de sécurité où le concours des collectivités territoriales à la sécurité générale de la Nation était progressivement admis. Les policiers municipaux ont ainsi pu poursuivre leur rattrapage catégoriel et symbolique au point que certains lauréats des concours de gardien de la paix et de gendarme préfèrent aujourd’hui servir une collectivité territoriale. Mais la sécurité des années 2000 n’était coproduite qu’entre acteurs publics ; l’élargir aux acteurs privés était, à cette époque, difficilement envisageable.

Le secteur de la sécurité privée aura donc vécu, deux siècles durant, en marge du continuum défense-sécurité. La séparation stricte des activités mercantiles et d’intérêt général l’a privé de toute reconnaissance symbolique. Frappées d’opprobre, les activités privées de sécurité se sont développées dans un cadre général où les acteurs publics sécurisent l’espace public lato sensu et où les acteurs privés sécurisent les personnes privées avec, pour cela, un minimum de reconnaissance politique et juridique.

A partir du début des années 2010, la multiplication des événements dits de masse couplée à la réduction drastique des effectifs de policiers et de gendarmes sur la période 2005-2011, a encouragé le développement des sociétés de sécurité privée et ce, alors même que leur sentiment de déconsidération perdurait. A cette époque, le législateur s’est bien-sûr, intéressé à leurs activités. Mais à chaque fois qu’il a légiféré sur la sécurité privée, le législateur l’a fait de façon négative, voire punitive, notamment pour corriger des pratiques qu’il jugeait dysfonctionnelles. Son action ne résultait d’aucune volonté de coproduction au sens d’un rééquilibrage de la relation public-privé. Le secteur privé n’était pas considéré comme un partenaire, ni même comme une force concourante ou d’appoint. Il était un secteur d’activité que l’importance numérique de ses employés obligeait à prendre en considération, mais sous l’angle exclusif des agissements illégaux ou amoraux d’une petite minorité de ses membres.

Ce regard suspicieux de l’Etat et du législateur explique bien des fragilités économiques du secteur. En 2015, les activités privées de sécurité employaient environ 160 000 salariés pour un chiffre d’affaires consolidé de 5,7 milliards d’euros. Ces chiffres recouvrent une réalité peu valorisante où l’atomicité du marché, caractérisée par la présence de multiples sociétés, explique la fragilité économique d’acteurs qui peinent à survivre sur un marché qu’aucun d’entre eux ne parvient à réellement dominer.

La compétitivité y est exacerbée et, à défaut de pouvoir atteindre des standards de qualité minimaux, les acteurs se livrent à une impitoyable guerre tarifaire encouragée par les acheteurs publics comme privés. Les activités privées de sécurité sont ainsi confrontées à un paradoxe bien connu des chefs d’entreprise du secteur : alors que le volume d’affaires global du secteur croît, la baisse tendancielle des niveaux de marge se poursuit.

Nonobstant ces fragilités économiques structurelles, la marginalisation des entreprises de sécurité privée a été brutalement battue en brèche par les attentats de janvier et de novembre 2015. Face à l’ampleur de la menace, la mobilisation de l’ensemble des acteurs qui contribuent à la sécurité générale de la Nation était impérative. Les agents de sécurité privée ne pouvaient plus faire exception.

L’attentat du Bataclan démontre que les agents de surveillance humaine postés à l’entrée des établissements recevant du public sont généralement les premières victimes des auteurs d’attaques terroristes. Les revendications catégorielles ont été quasi immédiates. Là encore, le législateur a tenu compte de certaines exigences voire les a devancées. La loi du 27 février 2017 relative à la sécurité publique autorise l’armement des agents de surveillance humaine exposés « dans les lieux surveillés à un risque exceptionnel d’atteinte à leur vie ». Au-delà des débats relatifs aux modalités d’application de la loi, je retiens, pour ma part, que l’évolution générale est à présent celle de la mise à niveau tant juridique que matérielle des agents de sécurité privée.

L’année 2015 aura donc changé la donne en ce qu’il n’y a plus un événement public de masse qu’il soit culturel, sportif ou festif qui puisse se tenir dans notre pays sans le concours de la sécurité privée. Cette évolution est majeure. Radicale même. Elle force l’Etat à la modestie. Ses seuls moyens ne sont plus suffisants pour garantir la pleine sécurité de nos concitoyens.

Mais cette évolution, aussi radicale soit-elle, n’est constitutive d’aucune coproduction public-privé de sécurité où les acteurs publics et privés concourraient ensemble, chacun à hauteur de leurs compétences et de leurs moyens, à la sécurité générale de la Nation.

En ce début d’année 2018, cet objectif que nous partageons tous ici reste devant nous et pour l’atteindre, trois chantiers majeurs devraient être lancés :

  1. Le premier chantier, d’ordre juridique, est celui de la définition de la place de la sécurité privée sur le continuum sécurité-défense. Parmi les acteurs privés, les esprits raisonnables n’ont jamais réclamé leur substitution aux agents de sécurité publique. La subsidiarité est à la fois un reniement des héritages et un amoindrissement des exigences. Mais malgré cette déférence du secteur privé envers l’Etat, ni le législateur, ni le ministère de l’Intérieur ne se sont attelés au tracé périmétrique des compétences respectives de chacun sur ce continuum sécurité-défense. Ce travail liminaire est pourtant à la base de toute coproduction public-privé effective.
  2. Le second chantier, d’ordre économique, consiste en la consolidation de l’assise économique des acteurs privés du secteur. Il est illusoire de croire en l’autorégulation économique de ce marché. L’expérience montre que l’absence de régulation étatique ne conduit qu’à la compétitivité à outrance et à l’appauvrissement généralisé des entreprises. La baisse tendancielle des niveaux de marge fait courir le risque d’une dégradation de la qualité des prestations et ce faisant, de la sécurité générale des personnes et des biens.

Aucune coproduction ne sera possible sans l’émergence d’acteurs privés de taille critique appelés à devenir des partenaires solides des acteurs publics. Soutenir et structurer leur développement économique est impératif. C’est une mission qui incombe à l’Etat.

  1. Le troisième chantier, d’ordre symbolique, est celui de la sortie définitive de l’ère de la défiance qui caractérise encore la relation public-privé. Le 19 décembre 2017, dans son discours prononcé à l’occasion du colloque annuel du Club des directeurs sûreté des entreprises, le ministre de l’Intérieur préconisait des parcours de carrière public-privé sans toutefois en préciser les contours. Il est incontestable que les carrières des cadres de la sécurité de demain seront moins linéaires et que les allers-retours du public au privé, et inversement, seront plus fréquents que par le passé. L’infusion de cette double culture gagnerait cependant à être accélérée à court terme. Pour ce faire, la généralisation de la réserve a cette vertu de faire du salarié-réserviste un ambassadeur entre les deux hémisphères de la planète sécurité. Il reste que la multiplication des réservistes dans les entreprises de sécurité privée est ralentie par l’absence de mécanismes financiers et de reconnaissance symbolique véritablement incitatifs. Leur renforcement est un axe d’effort auquel il faudrait s’atteler.

Enfin, je voudrais terminer mon propos par un constat et par la formulation de vœux.

Le constat est qu’en ce début d’année 2018, le débat manichéen qui opposait jadis les anciens et les modernes, les étatistes et les libéraux, les tenants de la coproduction de sécurité́ et les défenseurs du monopole de la violence physique légitime par l’Etat, appartient au passé. Un nouveau débat – de modalité – a vu le jour. L’Etat ne peut plus faire sans la sécurité privée. Il lui reste à déterminer comment il va faire avec elle. Ce constat déplace le débat sur le terrain des modes d’associations effectifs d’acteurs qui n’ont plus rien de périphérique, à la sécurité générale de la Nation. Leur entrée dans le continuum est patente. Le principe de subsidiarité n’est cependant pas une option et les acteurs privés, autrefois périphériques, ne l’appellent certainement pas de leurs vœux.

Alors à qui formuler nos vœux pour 2018 ? Au ministre de l’Intérieur bien-sûr. Je lui dirais pour ma part, que proclamer son attachement au continuum sécurité-défense en y incluant la sécurité privée est une avancée. Mais cette avancée ne sera toutefois achevée que lorsque la coproduction public-privé de sécurité ne sera plus seulement discursive. Ce pays éprouve le besoin impérieux que la coproduction public-privé de sécurité soit également effective. Les outils sont de trois ordres : juridiques, économiques, symboliques. Il ne reste plus qu’à poursuivre le travail.

De longs efforts sont encore à venir mais comme le dit le laboureur de Jean de la Fontaine à ses enfants : « travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins ».

Belle et heureuse année 2018 à vous tous !

Je vous remercie.

Guillaume Farde, 29 janvier 2018